BING-Bling Séguéla Badaboum

Cher Mâître : bientôt atteint par la limite d’âge où l’on se doit selon vos lumiè-res, de posséder une Rolex sous peine d’avoir publiquement, selon vos pro-pres termes, « raté sa vie », j’ai bien peur, comme la majorité de nos concitoyens, que le temps me manque à y parvenir. Et j’en suis fort marri, d’autant que votre diagnostic se cumule à d’autres, peu flatteurs déjà .

La majorité de nos concitoyens, certes bien plus nombreux à ne pas posséder de Rolex qu’heureux propriétaires, a-t-elle donc raté sa vie ? Est-ce là votre manière de requinquer le pacte de citoyenneté ?
Ou celui-ci n’est-il, au demeurant, qu’un concept « pour les pauvres », destiné à contenir la colère et les sentiments d’injustice qu’inspirent à de nombreux citoyens l’attitude des gouvernants successifs et de leurs zêlés serviteurs, dont vous fûtes et êtes manifestement ? Un instrument édifiant semblable à ceux que le clergé d’autrefois, enfer en bandoulière, brandissait devant des paysans analphabètes et soumis presque toujours ? Il est vrai que nos ancêtres à presque tous, CroMagnons frustes et sans instruction comme on nous l’apprend, en étaient au bâton, alors que nous, Croissance oblige, en sommes à la carotte . Pas aussi habitués que nous le sommes à l’infantilisation à laquelle la réclame nous soumet quotidiennement, ils n’eussent peut-être pas compris que le modèle « Bling-Bling » est la traduction simplifiée et populaire d’un impératif bien plus sérieux : embourgeoisement pour ceux qui y parviennent, et « Casse-toi pôv’raté » pour les autres. Dans cette société le problème de surpopulation est instantanément résolu . Les pauvres étant destinés, dans le modèle, à ne pas apparaître, ce qui veut dire, dans sa mise en oeuvre, à disparaître. Ailleurs, quelque part, on ne sait pas encore trop où. Verra bien . Peut-être en Afrique, tiens. Pas bien long de monter des camps pour les mettre .

Puisque nous en sommes là de ces triviales considérations de train de vie et de camping, je dois vous prévenir au sujet de vos prochaines vacances, il est à craindre que les corses ne vous fassent quelque tracasseries dans la construction du palais que vous avez Voulu, de préférence au milieu d’une zone naturelle, nonobstant une demande de permis de construire déposée à Paris et pas dans la circonscription. Peut-être simplement craignez-vous de faire peuple, comme votre probable ami Christian, lequel n’est après tout qu’un saltimbanque, même à Rolex, et par là de vous établir dans un lotissement, fût-il « de luxe ». Je m’en félicite: je ne voudrais pas vous voir responsable, fût-ce indirectement, d’une nouvelle mutation préfectorale. Si le raccourci par le maquis est un peu abrupt, je veux dire par là : une nouvelle mutation préfectorale consécutive à la chaîne causale de l’obtention d’un permis de construire contestable sur une zone protégée, d’une première tentative de construction, de diverses complications et désordres sur le chantier, manifestation, occupations, grèves, voire dispersion nocturne, vous savez, « façon puzzle », comme dans les tontons flingueurs, et donc final renvoi de l’incompétent pour n’avoir pas su, comme on aime à le dire aussi dans le milieu de l’art, empêcher l’expression civique et l’action citoyenne, ce que d’aucuns appellent le désordre, voire la chienlit . Voici où je voulais-t-il en venir en toute simplicité.

Aussi, puis-je me permettre? Pour l’été prochain, et dans l’esprit désintéressé de servir humblement les puissants à la mesure de mes modestes capacités, puis-je me permettre de vous recommander la fréquentation des rayons populaires du magasin Décathlon le plus proche de votre domicile, pour y acquérir une guitoune ?
Car, Rolex ou pas, réussi ou raté, chacun a le droit, dans ce pays, à la pratique hygiéniste et assouplissante du camping .
A multiplier comme un musulman les genuflexions pour entrer et sortir de la OneMinute, à faire la queue le matin devant les toilettes, votre rouleau de papier (Dolce&Gabanna si vous le voulez, personne ne vous en fera grief, le campeur, dans son ensemble, est plutôt enclin à la tolérance) à la main parmi le vulgaire, vous ferez l’acquisition d’un peu d’humilité, ou à tout le moins d’un supplément, et c’est toujours bon à prendre par principe, n’est-ce pas ? Donc prenez ce supplément, je vous dis, les autres n’en auront pas, c’est encore mieux, n’est-ce pas ? Là, voilà, soyez un bon garçon… Mais voyons plutôt supplément de quoi : de cette hypocrisie de laquelle vous me sembliez pétri, mais qui vous a de façon incompréhensible et soudaine trahi en plein devant les caméras. Sans doute était-ce là un tel cri du coeur, une nécessité intérieure, un tel accent de profonde piété, un tel retour du refoulé, qu’il vous aura échappé, de manière, il faut le souligner car elle est parlante paradoxalement, difficilement audible . J’ai dû repasser la séquence pour réellement l’entendre, en fin de phrase, rapidement, un peu bredouillée, comme une inéluctable et nécessaire conclusion qu’il faut absolument forcer, fût-on à bout de souffle, dans la fin de la phrase en cours, sans reprendre haleine, sous peine d’en rompre l’enchaînement logique et la persuasion inéluctable, d’en perdre le sens, de voir celui de la vie corrompu, et ainsi compromis l’équilibre du monde normal au Pays des Lumières.

J’avoue que, n’était la coupable ignorance du gueux que je suis, sans doute héréditairement condamné dès le berceau et sans même le concevoir, à une vie sans Rolex ; eûssé-je aussi été capable d’un fluent english tel qu’on le parle at Renault’s et dans les entreprises d’élite, j’eusse pris plaisir à traduire en anglais ces quelques lignes, et dans toutes les autres langues étrangères aussi, fonctionnelles ou promises à disparition prochaine, en tounghouze, en khirghize, en yanomami équatorial, afin que d’apporter autant d’eau que possible au moulin de ceux qui, de l’étranger, ne manquent pas une occasion de se gausser de cette bande de petits marquis faquins et poseurs de chez Martine, précieux et ridicules, auxquels trop souvent nous, ratés de base, sommes, hélas, assimilés . Honte à nous .

Pour un pape de la com’, vous fîtes très fort, cher Mâître. Eh bien, pour reprendre la terminologie chère à l’un de vos amis : « Casse-toi, pauv’ con de Séguéla !  » Parce que vous le valez bien .